La voix de Poché

La voix de Poché

Au village aussi, chanter la messe du dimanche

par Sylvie Granger, maîtresse de conférence en Histoire moderne, université du Maine

Lorsque, à la fin d'une conférence autour de la musique au village au XVIIIe siècle, Alain Lebrun m'a indiqué cette petite note cachée dans un registre BMS de Poché, il ne se doutait pas qu'il mettait au jour une pépite aussi précieuse ! Ces quelques lignes sont riches et rares. Elles conféreront sans nul doute à Poché une forme de célébrité au sein des cercles, il est vrai étroits, des spécialistes de la liturgie et de la spiritualité anciennes, et des passionnés de musiques et musiciens anciens. Mais tout citoyen d'aujourd'hui s'intéressant à la civilisation villageoise de naguère  peut aussi y trouver un intérêt puissant.

De quoi s'agit-il ? A la fin du cahier BMS de l'année 1775, après les comptes de l'année (4 baptêmes et 2 sépultures : Poché est une très petite paroisse), dans l'espace blanc qui reste en bas de page, le curé Hulot écrit avec fierté :

"Nota - jusqu'au second dimanche du mois d'octobre de la présente année il n'y a eu de / temps immémorial d'autre office dans cette Eglise les Dimanches ordinaires qu'une Messe / basse, et cela parce qu'il n'y avait ni livre de chant, ni chantre. Le curé / actuel ayant présenté requête à Monseigneur l'Evèque a obtenu gratis le livre / du chant des Messes, il a engagé le nommé pierre Devaux habitant de Ste Sabine / à venir chanter l'office, il s'y rend avec plaisir et assiduement ; depuis le tems mar / qué cidessus la Messe et les vêpres sont chantés les dimanches et fêtes com

me dans les autres paroisses."

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Décryptons. René Hulot avait pris la suite d'un vieux curé, René Poirier, mort à environ 77 ans le 8 juillet 1774. La première signature "Hulot, curé de Poché" apparaît dans le registre BMS le 28 septembre 1774. Il ne lui a donc fallu qu'à peine plus d'un an pour réussir à importer dans sa nouvelle paroisse la pratique de la messe et des vêpres chantées.

Grâce d'abord à la générosité de l'évêque, qui a accepté de prélever dans ses stocks un exemplaire du graduel du diocèse. Il s'agit de l'un de ces livres de choeur nouveaux dont Louis Simon se souvient. Il raconte que dans sa prime enfance lorsque son père et son grand-père l'avaient initié au chant d'église, c'était sur "des livres de chant romains très difficiles et très anciens, [qui] avoient été imprimés en 1510". Aussi, ajoute-til, "Mr Froulay Evêque du Mans les Supprima et fit imprimer de nouveaux Livres en 1750 et y fit de grand Changement tant Sur le chant que Sur le Bréviaire" Un quart de siècle plus tard Mgr Grimaldi l'offre "gratis" à la paroisse de Poché, alors qu'ailleurs le grand livre avait dû être acheté soit par le décimateur, soit par la fabrique. Il est vraisemblable que le curé Hulot a plaidé la petitesse de sa paroisse, trop chétive pour financer un tel achat.

 

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L'antiphonaire posé sur le lutrin est la première condition du chant. La seconde est d'avoir des voix. Ou au moins une voix ! ce sera celle de Pierre Devaux, paroissien de Ste-Sabine, le village où Hulot a été vicaire pendant onze ans : les deux hommes y ont sans doute animé ensemble le culte. Les Devaux, bordagers, jouent un rôle actif au service de la paroisse de Ste-Sabine : plusieurs, sur deux générations au moins, sont sacristes et chantres. On est dans un milieu proche de celui de Louis Simon, l'activité de plume en moins.

Pierre Devaux parcourt donc chaque dimanche et fête la courte distance qui sépare son domicile de l'église de Poché pour venir y chanter. Le fait-il bénévolement ? L'expression "avec plaisir" le laisserait peut-être supposer. Autre question : regroupe-t-il des garçons et des hommes de Poché autour du livre envoyé par l'évêque pour les former au chant afin qu'ils prennent son relais ensuite ??? On peut le penser, et peut-être une recherche approfondie en apporterait-elle la preuve. En tout cas, le récent travail de musicologue historien, Xavier Bisaro, a éclairé ce pan encore méconnu de l'histoire de la civilisation villageoise : le lutrin est l'un des lieux symboliques où, à travers la puissance vocale des chantres, se manifeste la fierté de clocher et où s'exerce une facette de  la sociabilité masculine. C'est enfin un lieu initiatique où se joue le passage des jeunes garçons au statut d'adulte.

Le petit texte de Poché montre à quel point en cette seconde moitié  du XVIIIe siècle le chant liturgique était important : le nouveau curé ressent la messe basse comme impuissante à combler les attentes cultuelles des villageois. Grâce à sa messe chantée, "comme dans les autres paroisses" , la paroisse de Poché a désormais tout d'une grande.

 

1 - Anne Fillon, Louis Simon étaminier, 1741-1820, dans son village du Haut-Maine au siècle des Lumières, Thèse Doctorat Histoire, Université du Maine, sous la dir. de J.M.Constant, 1982, Le Mans, 2 vol., 655 pages. l'orthographe ici adoptée ainsi que la gestion des majuscules respectent le manuscrit autographe de l'étaminier, tel qu'il a été publié par Anne Fillon dans sa thèse (alors que le texte publié en 1996 aux éditions Ouest-France a été modernisé).

2 - Xavier Bisaro, chanter toujours, Plain-Chant et religion villageoise dans la France moderne (XVIe-XIXe siècle) PUR,2010,246 pages. Et, en écho à ce livre de Xavier Bisaro : Sylvie Granger "Le plain-chant au village : dans le Maine aussi, La province du Maine, 2010/2, page 385-391

 

 



01/01/2014
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